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Le Secret du Château aux Mille Fenêtres

Illustration Le Secret du Château aux Mille Fenêtres

6-8 ans • 29 min

Quand Lina est invitée à visiter un ancien château posé au sommet d'une colline, elle découvre qu'une partie du palais s'est plongée dans le silence. Pour aider ses habitants, elle devra résoudre une ancienne énigme, traverser des salles merveilleuses et apprendre qu'un château devient vraiment vivant quand chacun y trouve sa place.

Au bout d'un chemin de pierres blanches, tout en haut d'une colline fleurie, se dressait un immense chateau aux tours claires et aux toits d'ardoise bleue. De loin, on aurait dit qu'il touchait presque les nuages. Le matin, ses fenetres brillaient comme des gouttes de soleil. Le soir, elles devenaient roses, puis dorees, puis argentées quand la lune se levait. Dans le village au pied de la colline, tout le monde connaissait ce chateau. On l'appelait le Chateau aux Mille Fenetres, meme si personne n'avait jamais pris le temps de les compter. Lina, qui avait sept ans, levait souvent les yeux vers lui en rentrant de l'ecole. Elle se demandait ce qu'on trouvait derriere les grands murs, qui habitait dans les hautes tours, et pourquoi certaines fenetres restaient toujours fermees. Sa grand-mere disait : - Les vieux chateaux gardent toujours un ou deux secrets. Sinon, ils ne seraient que de grandes maisons en pierre. Un mercredi matin, alors que Lina aidait son pere a porter un panier de pommes jusqu'au marche, un cavalier arriva sur la place du village. Son cheval etait blanc comme du lait et sa cape bleu nuit flottait dans le vent. Le cavalier descendit de selle, s'inclina devant le maire, puis demanda d'une voix claire : - Parmi vous, qui est Lina ? La fillette cligna des yeux. - C'est moi... Le cavalier lui tendit une enveloppe creme fermee par un cachet de cire en forme de cle. - Une invitation pour toi, mademoiselle. Le coeur de Lina fit un bond. Elle ouvrit la lettre avec precaution. A l'interieur, elle lut : "Chere Lina, Le Chateau aux Mille Fenetres aurait besoin d'une enfant attentive, courageuse et polie. Si tu acceptes, presente-toi cet apres-midi au grand portail. Nous t'y attendrons. Signe : le Gardien du Chateau" Lina relut trois fois la lettre pour etre sure de ne pas rever. - Moi ? Au chateau ? Son pere ecarquilla les yeux. - C'est assez extraordinaire. Sa grand-mere, elle, sourit doucement. - Je crois que le chateau a choisi la bonne personne. Tout l'apres-midi, Lina ne pensa qu'a cela. Elle mit sa robe bleu clair, brossa soigneusement ses cheveux, et choisit ses chaussures les plus confortables. - Si je dois visiter un chateau entier, autant etre bien chaussee, dit-elle tres serieusement. Quand elle arriva au sommet de la colline, le grand portail etait deja entrouvert. Deux statues de lions le gardaient. Lina les regarda un instant. Avec leurs museaux graves et leurs pattes posees bien droites, ils avaient l'air severes... mais pas mechants. Le portail s'ouvrit sans bruit, comme s'il la saluait. Dans la cour principale, une dame tres elegante l'attendait. Elle portait une robe vert sapin, un trousseau de petites cles dorees a la ceinture, et un sourire si calme que Lina se sentit tout de suite rassuree. - Bienvenue, Lina. Je suis Madame Seraphine, l'intendante du chateau. - Bonjour, madame. Merci de m'avoir invitee. - Tes bonnes manieres te serviront ici, dit Madame Seraphine avec un petit signe de tete approbateur. Suis-moi. Elles traverserent une grande salle aux dalles noires et blanches. De hauts portraits regardaient les visiteurs depuis les murs. Un grand escalier se divisait en deux volees, comme les bras ouverts d'un geant de pierre. Lina ouvrait de grands yeux. Tout etait immense. Les lustres scintillaient. Les tapis etouffaient les pas. Meme l'air avait une odeur particuliere, un melange de cire, de bois ancien et de fleurs fraiches. - C'est encore plus beau que dans mes reves, murmura-t-elle. Madame Seraphine l'emmena jusqu'a une galerie bordee de fenetres. Dehors, on voyait les jardins, les fontaines et, plus loin, le village minuscule. Au bout de la galerie attendait un homme mince aux cheveux blancs. Il tenait une canne surmontee d'un pommeau en argent en forme de hibou. - Lina, dit-il, je suis le Gardien du Chateau. Sa voix etait douce, mais tres grave, comme si elle venait d'une salle encore plus ancienne que le chateau lui-meme. - Merci d'etre venue. - Pourquoi moi ? demanda Lina. Le Gardien prit le temps de lui repondre. - Parce que ce chateau a un probleme que ni les adultes presses, ni les habitants trop habitudes, ni les visiteurs trop distraits n'ont su resoudre. Or, les enfants voient souvent ce que les grands oublient. Lina sentit son ventre se serrer un peu. Ce n'etait pas de la peur. Plutot le sentiment qu'une chose importante allait commencer. - Quel est le probleme ? Le Gardien leva la main vers les fenetres. - Depuis quelques jours, l'aile nord du chateau est tombee dans le silence. - Dans le silence ? - Oui, dit Madame Seraphine. Plus aucun rire dans la salle de musique. Plus aucun echo dans la bibliotheque haute. Plus aucun tintement dans la galerie des miroirs. Les portes s'ouvrent encore, mais les pieces paraissent endormies. - Est-ce dangereux ? - Non, dit le Gardien. Mais si ce silence s'etend, le chateau perdra peu a peu sa joie. Un chateau sans joie n'est plus qu'un assemblage de pierres. Lina regarda les fenetres fermees au bout du toit. - Et que faut-il faire ? Le Gardien sortit de sa poche une petite cle de cuivre attachee a un ruban rouge. - Retrouver la Chambre du Coeur Clair. - Je n'en ai jamais entendu parler. - Tres peu de gens savent qu'elle existe. On dit qu'elle se revele seulement a la personne qui comprend ce qui manque vraiment au chateau. Lina prit la cle. Elle etait legere et tiede dans sa paume. - Comment la trouver ? Le Gardien lui donna une feuille pliee en quatre. Dessus, on pouvait lire une phrase ecrite a l'encre violette : "Pour reveiller les fenetres endormies, cherche ce qui eclaire sans briller, ouvre ce qui unit sans enfermer, et rends au chateau ce qu'il a oublie." Lina lut a voix haute, puis se gratta le menton. - C'est une enigme. - Exactement, dit Madame Seraphine. - J'adore les enigmes, repondit Lina. Enfin... quand elles ne sont pas trop terribles. Le Gardien eut un petit sourire. - Celle-ci demande surtout des yeux attentifs et un coeur patient. Ainsi commenca l'exploration. D'abord, Madame Seraphine conduisit Lina dans la salle de musique. La piece etait ronde, avec un plafond peint de nuages clairs. Au centre se trouvait un piano noir. Plus loin, une harpe brillante, un violoncelle, une flute d'argent et de petits tambours attendaient sagement. - D'habitude, dit l'intendante, cette piece a toujours un air de chanson, meme quand personne ne joue. Mais ce jour-la, rien. Lina s'approcha du piano, effleura une touche. Une note sortit, douce mais tres courte, comme timide. Puis elle remarqua quelque chose dans le reflet verni du couvercle : un minuscule dessin grave pres du clavier. C'etait une fenetre entouree de trois etoiles. - Madame Seraphine, regardez. - Je n'avais jamais vu cela, admit l'intendante. Lina dessina rapidement le symbole sur un petit carnet qu'on lui avait donne pour son exploration. Ensuite, elles monterent dans la grande bibliotheque haute. Des etageres grimpaient jusqu'au plafond. Un escalier roulant glissait le long des rayonnages. Il y avait des livres rouges, bleus, dores, couverts de cuir, de toile, et meme de velours. Lina respirait presque plus fort pour tout sentir : le papier, la poussiere legere, les histoires endormies entre les pages. - D'habitude, dit le Gardien qui les avait rejointes, on entend ici les pages se tourner toutes seules quand le vent pense a une histoire. Lina passa entre deux grandes colonnes de livres et vit, sur le bord d'une vieille table de lecture, un deuxieme symbole : la meme fenetre, entouree cette fois d'une plume. - Encore ! Elle le nota dans son carnet. Puis ils entrerent dans la galerie des miroirs. Elle etait longue, elegante, et si brillante qu'on aurait pu croire qu'elle avait ete faite avec des morceaux de lumiere. De chaque cote, des miroirs encadres d'or renvoyaient l'image de Lina, du Gardien et de Madame Seraphine a l'infini. C'etait magnifique... mais aussi un peu impressionnant. - Bonjour, mes cent trente reflets, souffla Lina. Au milieu de la galerie, elle apercut, grave au bas d'un miroir, le troisieme symbole : la meme fenetre, entouree cette fois d'une petite cle. Lina s'assit sur un banc pour reflechir. - Trois symboles. Trois pieces silencieuses. Trois indices autour d'une fenetre. Le Gardien hocha la tete. - Continue. - Dans la salle de musique, il y avait des etoiles. Dans la bibliotheque, une plume. Ici, une cle. Peut-etre que chaque piece garde une partie de la reponse. Madame Seraphine sembla ravie. - C'est fort probable. - L'enigme dit : cherche ce qui eclaire sans briller. Peut-etre les etoiles ? Elles brillent, mais... non, justement, elles brillent. Hm. Elle reflechit encore. - Ou alors une idee ? Une idee eclaire la tete sans faire de vraie lumiere. Le Gardien tapota doucement sa canne sur le sol. - Belle pensee. - Ensuite : ouvre ce qui unit sans enfermer. Une porte enferme parfois. Une fenetre ouvre, mais ne se traverse pas toujours. Un livre ouvre aussi quelque chose. Et une musique peut reunir les gens... Lina soupira. - Tout cela est tres malin. Madame Seraphine lui proposa une pause dans la cour interieure. On lui servit un verre de jus de poire et deux biscuits au miel. Lina s'assit pres d'une fontaine en forme de cygne. C'est alors qu'un petit bruit de grattement attira son attention. Sous un banc se trouvait un chat gris au poil long, avec des yeux ambrés et une allure de prince boudeur. - Oh, bonjour toi. Le chat sortit lentement. Autour de son cou pendait un ruban bleu auquel etait attachee une medaille gravee d'un mot : Nestor. - Tu habites ici ? Le chat miaula avec dignite, comme pour dire : "Evidemment." Puis il se mit a marcher en jetant des regards derriere lui. - Attends... tu veux que je te suive ? Nestor agita la queue. Lina se leva et lui emboita le pas. Le chat traversa une petite porte laterale, descendit un couloir plus etroit, passa sous un escalier, puis s'arreta devant une tapisserie representant une grande ville aux toits rouges. Nestor posa sa patte sur le coin du tissu. Lina tira doucement. La tapisserie bougea, revelant une petite porte cachee. - Madame Seraphine ! Monsieur le Gardien ! Ils accoururent aussitot. - Par tous les carillons..., souffla l'intendante. Je n'avais jamais remarque cette ouverture. La petite porte etait fermee par une serrure simple. Lina essaya la cle de cuivre. Elle entra parfaitement. Clic. La porte s'ouvrit sur un escalier en colimacon qui montait dans l'ombre. - Je crois qu'on tient quelque chose, dit Lina. Ils monterent lentement. Les marches etaient etroites, mais propres, comme si quelqu'un les avait utilisees il n'y a pas si longtemps. En haut, ils deboucherent dans une salle octogonale cachee entre les murs du chateau. Elle n'etait ni grande ni luxueuse. Pourtant, Lina la trouva aussitot extraordinaire. Huit fenetres hautes y donnaient sur huit directions differentes : les jardins, le village, la foret, la riviere, la cour, les collines, la grande route et les toits du chateau. Au centre se trouvait une table ronde. Dessus etaient poses trois objets : une lanterne eteinte, un livre ferme et un coffret sans cadenas. - La Chambre du Coeur Clair, murmura le Gardien. Sa voix tremblait legerement, comme celle d'un homme qui retrouve un lieu tres ancien de son enfance. Lina s'approcha de la table. - La lanterne eclaire sans briller quand elle est eteinte... non, ca ne va pas. Elle ouvrit le livre. Les pages etaient blanches, sauf la premiere, ou on pouvait lire : "La lumiere du chateau ne vient ni de l'or, ni du feu, ni des lustres. Elle vient de ce qui se partage." Lina leva les yeux. - Se partage... Elle posa la main sur le coffret. Il s'ouvrit aussitot. A l'interieur se trouvait un simple morceau de verre poli en forme de losange. Pas un diamant. Pas une pierre precieuse. Juste un petit morceau de verre transparent. Le soleil entra alors par l'une des fenetres et traversa le verre. Aussitot, de fines taches colorees danserent sur les murs : bleu, rouge, or, vert. - Oh ! s'exclama Lina. Les couleurs glisserent jusqu'a la lanterne. Sur son pied etait gravee la meme fenetre que dans les autres pieces. Lina regarda encore l'enigme dans sa tete. - Cherche ce qui eclaire sans briller... Ce ne sont pas des bijoux. Ce sont les couleurs, les idees, la beaute partagee. Ouvre ce qui unit sans enfermer... Un livre, une musique, une fenetre, une histoire... tout cela relie les gens. Et rends au chateau ce qu'il a oublie... Elle se tourna brusquement vers le Gardien. - Le chateau n'a pas oublie un objet. Il a oublie pourquoi toutes ces pieces existent. Le Gardien ne dit rien. Il l'ecoutait avec une attention immense. - La salle de musique n'est pas faite seulement pour jouer. Elle est faite pour rassembler. La bibliotheque n'est pas faite seulement pour ranger des livres. Elle est faite pour partager des histoires. La galerie des miroirs n'est pas la pour admirer ses habits, mais pour se voir soi-meme et voir les autres. Le chateau est beau, oui, mais il est devenu trop silencieux parce que chacun est reste dans son coin. Madame Seraphine porta une main a sa bouche. - C'est vrai..., souffla-t-elle. Ces derniers temps, les musiciens repetaient separement. Les lecteurs venaient seuls. Les visiteurs marchaient vite sans se parler. - Il manque de vie ensemble, conclut Lina. Le petit chat Nestor sauta sur la table ronde, comme s'il approuvait cette idee depuis le debut. Le Gardien ferma les yeux une seconde. - Tu as trouve. La salle sembla retenir son souffle. Puis un son leger parcourut le chateau. D'abord un tintement, comme une cuillere touchant un verre. Ensuite un souffle chaud dans les murs. Enfin une vibration douce, pareille a un accord de musique joue tres loin. Les huit fenetres de la chambre s'ouvrirent toutes seules. L'air entra. Les rideaux se souleverent. Les taches de couleur danserent plus vite. Et, tout en bas, dans l'aile nord, on entendit quelque chose qu'on n'avait plus entendu depuis des jours : un rire. Puis deux. Puis trois. Et bientot, le chateau tout entier se remit a vivre. Dans la salle de musique, les cordes de la harpe vibrerent doucement. Dans la bibliotheque, plusieurs pages se tournerent toutes seules, mais d'une facon joyeuse. Dans la galerie des miroirs, la lumiere glissa d'un cadre a l'autre comme un ruban brillant. Madame Seraphine laissa echapper un rire de soulagement. - Lina, tu as reveille le chateau ! - Pas toute seule, dit Lina en caressant Nestor. Le chat m'a aidee. Nestor se redressa avec importance, tres satisfait de lui-meme. Le Gardien s'approcha de la table ronde et prit la lanterne. Quand il la tendit a Lina, elle s'illumina de l'interieur sans flamme, d'une lumiere douce et pale. - Cette lanterne appartenait autrefois a la premiere gardienne du chateau. Elle ne brille que pour ceux qui comprennent que les plus beaux lieux ne vivent pas grace a leurs murs, mais grace aux personnes qui y partagent quelque chose de bon. Lina prit la lanterne avec precaution. - Je peux la garder ? - Non, dit le Gardien avec un sourire. Elle appartient au chateau. Mais elle se souviendra de toi. Le soir meme, un grand gouter fut organise dans la salle d'honneur. C'etait la premiere fois depuis longtemps que tant de gens se retrouvaient ensemble au chateau. Il y avait les cuisiniers, les jardiniers, les couturieres, les musiciens, les lecteurs, les gardes, les domestiques, les habitants de la colline, et meme quelques villageois invites pour l'occasion. On dressa une longue table avec des tartes aux pommes, des pains dores, des confitures d'abricot, des petits gateaux au citron et du chocolat chaud mousseux. Lina se retrouva assise entre Madame Seraphine et un jeune musicien roux qui lui apprit le nom de tous les instruments de l'orchestre du chateau. Au dessert, le Gardien se leva. Toute la salle se tut. - Ce soir, dit-il, nous remercions Lina, qui a rendu au Chateau aux Mille Fenetres ce qu'il avait oublie. Il fit une pause, puis ajouta : - La joie partagee. Tout le monde applaudit. Lina rougit jusqu'aux oreilles. - Je n'ai fait que regarder et reflechir, dit-elle. - C'est deja beaucoup, repondit Madame Seraphine. Plus tard dans la soiree, le Gardien emmena Lina sur la terrasse la plus haute. De la, on voyait toutes les lumieres du village, la riviere sombre qui serpentait au loin, et le ciel rempli d'etoiles. - J'ai une question, dit Lina. - Je t'ecoute. - Pourquoi moi, vraiment ? Il doit y avoir au village d'autres enfants attentifs. Le Gardien contempla les toits un instant. - Sans doute. Mais quand le messager du chateau est descendu au village, il a vu quelque chose. - Quoi ? - Une petite fille qui aidait son pere au marche, qui remerciait les boulangers, saluait les voisins, et observait les choses autour d'elle au lieu de courir sans regarder. Lina sourit. - Ce n'est pas tres heroique. - Au contraire, dit le Gardien. Beaucoup de grandes solutions commencent par une attention simple. Le vent faisait danser quelques meches devant les yeux de Lina. Elle regarda les fenetres du chateau. Cette fois, aucune ne semblait triste ou fermee. Toutes renvoyaient une lumiere douce. - Alors le chateau est sauve ? - Oui. A une condition. - Laquelle ? - Qu'on se souvienne de sa lecon. Un lieu merveilleux peut devenir silencieux si l'on oublie d'y inviter les autres, d'y partager, d'y faire circuler la joie. Lina hocha lentement la tete. Elle comprenait tres bien. C'etait un peu pareil avec une cour d'ecole, un jardin, une maison, ou meme un banc sur la place du village. Les endroits les plus beaux ne restaient beaux que si l'on y apportait gentillesse, attention et vie. Quand il fut temps de rentrer, Madame Seraphine lui remit une petite boite en bois clair. - Un souvenir, dit-elle. A l'interieur se trouvait un minuscule pendentif en forme de fenetre. - Il est magnifique ! - Ce n'est pas un bijou magique, precisa l'intendante, mais un rappel. N'oublie jamais ce que tu as compris ici. Le cheval blanc du messager raccompagna Lina jusqu'au village. Sa grand-mere l'attendait sur le pas de la porte, comme si elle savait exactement a quelle minute sa petite-fille reviendrait. - Alors ? demanda-t-elle. Lina s'assit pres d'elle et raconta tout. Le cavalier, la lettre, les salles silencieuses, les symboles, Nestor le chat, la chambre cachee, l'enigme, la lanterne, les rires revenus. Sa grand-mere l'ecouta sans l'interrompre, les yeux brillants. Quand l'histoire fut terminee, elle dit simplement : - C'est donc cela, le secret du chateau. - Oui, repondit Lina. Enfin... je crois. - Et quel est-il ? Lina regarda la colline, ou l'on voyait encore scintiller quelques fenetres dans la nuit. - Qu'un endroit n'est pas vivant seulement parce qu'il est grand, ancien ou beau. Il l'est quand on y partage quelque chose. Sa grand-mere approuva d'un petit signe de tete. Les jours suivants, Lina remarqua que le village lui-meme avait change, ou peut-etre etait-ce elle qui regardait autrement. A l'ecole, elle proposa que les eleves lisent des histoires a voix haute aux plus petits le vendredi. Sur la place, elle aida le boulanger a installer une petite table pour que les personnes seules puissent gouter ensemble. Chez elle, elle demanda a son pere si l'on pouvait inviter plus souvent les voisins sous le grand noyer pour partager de la limonade les soirs d'ete. - Dis donc, dit son pere, le chateau t'a donne bien des idees. - Peut-etre, dit Lina. Ou alors il m'a aidee a voir celles que j'avais deja. Une semaine plus tard, une nouvelle lettre arriva au village. Cette fois, elle etait signee de Madame Seraphine elle-meme. "Chere Lina, Le Chateau aux Mille Fenetres se porte a merveille. La salle de musique chante de nouveau, la bibliotheque est pleine de lecteurs, et la galerie des miroirs renvoie des visages joyeux. Nestor pretend qu'il t'a sauvee au moins six fois, mais nous savons tous qu'il exagere un peu. Samedi prochain, nous organisons la premiere Fete des Fenetres Ouvertes. Tu es notre invitee d'honneur. Avec reconnaissance, Madame Seraphine" Lina eclata de rire en lisant le passage sur Nestor. Le samedi suivant, elle remonta la colline. Cette fois, le portail etait grand ouvert. Des rubans flottaient aux balcons. Dans la cour, un petit orchestre jouait un air enjoue. Des tables de lecture avaient ete installees dans les jardins. Les fontaines etaient entourees de fleurs. Et, surtout, on voyait partout des gens parler, rire, jouer, chanter ou simplement se tenir ensemble. Le Gardien accueillit Lina en s'inclinant tres legerement. - Regarde, dit-il. Lina leva les yeux vers le chateau. Toutes les fenetres etaient ouvertes. Toutes. Le vent passait de l'une a l'autre comme une grande respiration paisible. - C'est encore plus beau qu'avant, murmura-t-elle. - Parce qu'a present, repondit le Gardien, ce chateau ne montre pas seulement sa beaute. Il partage sa lumiere. Lina resta longtemps a observer les habitants, les visiteurs, les enfants qui couraient dans les allees, les musiciens qui s'installaient, les lecteurs qui ouvraient leurs livres sous les arbres. Et elle comprit alors une chose qu'elle n'oublierait jamais : les secrets les plus precieux ne sont pas ceux qu'on enferme derriere une porte, mais ceux qui apprennent a ouvrir les coeurs. A partir de ce jour, chaque fois qu'elle regardait le Chateau aux Mille Fenetres depuis le village, Lina ne voyait plus seulement un tres beau palais sur une colline. Elle y voyait une promesse. La promesse qu'avec un peu d'attention, de gentillesse et de partage, meme les lieux les plus silencieux peuvent se remettre a chanter. Et, certains soirs tres clairs, quand le soleil couchant allumait les vitres une a une, Lina avait l'impression que le chateau lui faisait un petit signe lumineux. Alors elle touchait le pendentif en forme de fenetre, souriait tout bas, et repondait en silence : - Ne t'inquiete pas. Je me souviens. Fin.

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